Carbonneau au niveau de la glace
Lauteur de ce texte assiste au match entre les Stars de Dallas et les Blackhawks de Chicago le 23 décembre 1999
Quand jétais petite, mon film préféré était «Peter Pan». Je ne pouvais imaginer quoi que ce soit de plus merveilleux quun garçon pouvant voler. Rien ne me plaisait davantage que de mimaginer être Wendy regardant Peter faire des descentes en tourbillon autour de la chambre... et masperger alors de poussière magique qui me permettrait de voler pareillement. À chaque fois que le film jouait à la télévision, mon coeur vibrait sous leffet de lexcitation que cela me procurait pour des jours avant et après la diffusion.
De la même façon, mon coeur vibrait alors que moi et mes deux filles avons vu les Stars commencer à défiler sur la glace pour les réchauffements au Chicago United Center. Nous avons couru jusquau bas de lallée; Katie et Amanda prirent les deux sièges vacants à la fin de la première rangée, alors que moi je marrêtai devant la baie vitrée pour regarder lhomme qui portait des CCM Tacks unique.
Étonnamment, il avait lair
de me regarder lorsquil fit irruption sur la glace. Je
suis tombée sur mes genoux, et ce nétait pas
seulement pour empêcher de bloquer la vue des gens derrière
moi.
À partir de ce moment, je ne marrêtai pas de sourire.
Il vole, cet enfant éternel... avec une poussée presque sans effort de la jambe, il senvole, comme un oiseau, sélevant de leau vers le ciel. Il tournoie et glisse, à ras le sol, comme un aéroglisseur, et lorsquil tourne son corps semble ignorer les lois de la physique. Il fait son propre vent et se transporte lui-même grâce à ce souffle, tel un faucon cherchant une proie. Quelques fois il est tellement sérieux, mais alors on peut voir quil ne fait que jouer... il sourit et vous pouvez voir létincelle dans ses yeux bleus argentés de où vous êtes. Il est tellement près, assez près pour que son envol capture votre âme; peut-être son passage laisse derrière lui quelque poussière magique qui pourrait vous faire voler.
Je sens que je vole, avec ce sourire ineffaçable sur mon visage, et je peux sentir ma propre joie qui me parle, me dit que pour les vingt prochaines minutes je vais être tellement vivante, que ça ne ferait rien si jarrêtais de respirer, que mon coeur pourrait arrêter de battre, rien ne me dérangerait à partir du moment où il est sur la glace.
Carbonneau, jimagine, se sent plus chez lui dans cet élément que dans celui que je suis. Il ne se rend pratiquement plus compte quil peut voler; il est tellement habitué. Aucun doute également quil ne se rend pas compte de quoi il a lair lorsquil se tient ainsi. Il est là, au bout de la patinoire, ses bras se calés contre son bâton, faisant ce que mon amie Martha appelle «un Ken Dryden», après la statue. Il attend; il ne pense pas à ce que ses bras peuvent faire, à ce que son bâton peut faire, ce que ses pieds et ses jambes et son équilibre peuvent faire, ce quil y a de si surhumain. Il attend, simplement. Pendant quil attend, il y a tant de choses à voir: Mike Modano qui passe devant lui à pleine vitesse; Ed Belfour arrêtant une autre rondelle avec le bruit sec du caoutchouc sur le cuir; Sergei Zubov qui réalise finalement que ma fille tient un écriteau lui souhaitant Joyeux Noël en russe. Je vois tout ça, dans un moment de grâce, même si mon centre reste là, attendant, avec tout ce qui se passe autour.
Alors il bouge encore, en position pour accepter une passe devant le but adverse, à moins de quatre mètres de moi, la rondelle sur son bâton, il prend un coup par derrièreet il la manqué. Je ris lorsque je pense quil est de la même espèce que moi; ça le rend meilleur dune certaine façon. Il est fait de la même chair, même si dune quelconque manière il sest élevé par rapport aux autres depuis sa naissance. Il y a longtemps quil a appris à ouvrir ses ailes, à prendre son envol, et il le pratiquait jusqu'à ce qu'il soit devenu ceci.
Léchauffement passe;
une simple pratique, une routine qui doit paraître sans
fin au cours des deux décennies. Il doit partir maintenant;
un petit tour encore et il vole jusquà cette chambre
des joueurs que je ne verrai jamais; cette chambre où il
change, en allant et en venant, dêtant quelquun
comme moi et quelquun miraculeux comme jai juste observé.
Heureusement, il ne rangera pas ses ailes de sitôt. Je
retourne à mon siège pour voir sa prochaine apparition;
je souris toujours...
Avant longtemps, cest le temps de la partie, et les équipes retournent sur la patinoire, les Stars effectuent leur rituel davant-partie. Comme il le faisait chez les Canadiens, Carbonneau se tient à la droite du filet et ses coéquipiers lui tonne une petite tape chacun leur tour. Jai vu tant de photos de ce rituel, plusieurs fois également en personne, mais il est tellement près de moi que ce nest plus mythique; je le vois comme je vois mes filles à mes côtés. Les Stars donnent une petite tape à Carbo parce que cest ainsi que ça se passe, cest ainsi que ça cest toujours passé, mais intérieurement je me demande: est-ce quils le feraient sils ne croyaient pas que cétait magique?
Jai déjà écrit auparavant à propos de latmosphère lors de lhymne national à Chicago. Il ny a vraiment rien de comparable à crier avec des milliers de supporters. Une motivation plus importante encore cette fois-ci puisque Carbonneau se tient à la ligne bleu, ses pieds se balançant, lun après lautre. Nous crions «Stars» aux moments appropriés dans lhymne national, sans craindre de représailles des supporters locaux; ils ne peuvent nous entendre dans tout ce bruit.
La partie commence. Ça ne sera certainement pas une des meilleures que les Stars ont jouées dernièrement, mais cela ne me dérange pas du tout. Carbo joue merveilleusement bien. Est-ce quil finira par perdre une mise-au-jeu? Et la joie dassister en personne à une partie de hockey est aussi de regarder laction qui se passe ailleurs que près de la rondelle. Ainsi je peux voir tout le jeu de lattaquant défensif se déployer, créer des opportunités, je peux le voir utiliser son habileté à voler dans ce quil maîtrise de mieux. La jeunesse éternelle en effet; comment peut-il se rendre dici à là si rapidement?
Je peux également le regarder sur le banc. Il ne sarrêtera pas de parler. Les autres revêtent cet air absent que vous pouvez voir lorsque les caméras se tournent vers le banc, mais Carbonneau doit prendre son souffle rapidement entre chaque mots; il ne sarrêtera pas de parler. Il converse avec lassistant-entraîneur Doug Jarvis, qui écoute patiemment. Guy fait des geste: ses mains dénudées décrivent des cercles, pointent du doigt. Il semble avoir un plan et jaimerais tant pouvoir savoir quel est ce plan. Je me dis à moi-même, deviens un entraîneur Carbonneau lorsque tu prendras ta retraite, ou toi et tes proches vont devenir fous!
Peu importe les plans de Carbo, les Hawks mènent pas trois buts après la première période. En deuxième, le vent tourne. Une avalanche de lancers; un résultat de deux buts. Il y a espoir. Mais le pointage est moins important pour quelquun qui est Carbo-obsédé comme il est pour quelques éléments comme les mise-au-jeux (il en a finalement perdu une) et le jeu en désavantage numérique. Je ne mennuie jamais de le voir prendre place dans le cercle de mise-en-jeu, dirigeant ses coéquipiers de trio là où ils devraient être avec cet air dautorité qui, selon moi, pourrait être assez imposant pour forcer ladversaire à labandon. Tuer le temps pendant les désavantages numériques est une autre beauté à voir. Je peux sentir la force de la concentration de Guy dici. Il bloque une passe, dégage le territoire. Le plaisir du jeu défensif vient du fait quil faut en partie penser pour ladversaire; la satisfaction arrive lorsquon peut contrecarrer les plans de ladversaire. Et pour empêcher la réalisation des plans de ses opposants, Guy na pas son pareil.
Malheureusement, la troisième période ne se passe pas bien. Cependant, Carbonneau continue de remporter les mises-au-jeu à un rythme effarant; il est même +1, grâce à son jeu en désavantage numérique. Et il narrête pas, évidemment, de parler sur le banc. Je ne peux pas lire sur ses lèves, même avec mes jumelles, mais je suis reconnaissante de ne pas le voir déjà sur la route, découragé par ce quil voit, tombant dans une sorte de rêverie moribonde. Il ne se la fermera pas. Je continue de sourire.
Jai entendu sa voix à une reprise: il est au bout de la zone et pousse un cri, un mot dune syllabe dont le son a traversé toute la patinoire, couvrant 5000 spectateurs qui parlent également à ce moment. Alors maintenant, je lai entendu parler, crier, en direct, il a prononcé ce mot inintelligible.
Par après, alors quil
est dans la zone des Stars, Bob Probert, des Hawks, lui donne
un bâton élevé. Dix centimètres et
30 kg. moins que Probert, Carbonneau est mis en rage. Il est
prêt à jeter les gants, ce qui a fait reculer Probert
un peu. Quant à moi, je suis sur la pointe des pieds,
criant: «Touche le encore, Probert, et je te botterai les
fesses moi-même!» Jai lair, bien sûr,
un peu comique quand je dis cela. Carbo, cependant, doit être
pris sérieusement. Il sen va au cachot pour rudesse,
non sans amener Probert avec lui pour une double-mineure. Il
ne sassit pas au banc des pénalités honteux,
mais plutôt avec cette dignité indescriptible que
personne dautre dans la LNH ne peut atteindre.
La partie se termine sur un but des Hawks dans un filet désert. Dans les dernières secondes, Carbonneau participe à la dernière mise-au-jeu, discutant aimablement avec le juge de ligne. Il porte un sourire fatigué, se baisse, attendant la dernière rondelle de la partie. Il gagne cette mise-au-jeu, ce qui en fait 13 en 15 selon ce que jai compté.
La sirène se fait entendre.
Je regarde les Stars qui sen retournent vers la chambre, où ils passeront de demi-dieux à de simples voyageurs du temps des fêtes comme nous sommes. La poussière magique retourne au sol, et moi aussi je reviens sur Terre, dans un soupir heureux. En nous en allant, des partisans des Hawks nous chahutent à cause de nos chandails des Stars, mais cela ne nous dérange pas. Amanda est simplement heureuse davoir son chandail neuf, celui de Modano. Katie est encore abasourdie parce quavant quil quitte la période déchauffement, Zubov lu ia dit merci à travers la baie vitrée.
Pour ce qui est de moi, je me remémore ce que cétait de regarder Carbonneau voler, pour être certaine de ne pas loublier de sitôt. Cest en partie pourquoi jécris ce texte. Les journalistes ne parlent jamais de ces choses-là; en fait, personne na mentionné Carbo dans les journaux du matin. Les caméras ne vout montrerons jamais cela; ça ne peut être capturé sur une vidéocassette. Ce que fait Carbonneau sur la glace tient de la magie, la magie à laquelle vous pouvez croire lorsque vous étiez petit; cette magie qui, à ce moment, vous le souhaitiez, aurait pu se révéler à vos yeux, mais vous avez oublié en vieillissant.
Je vous suggère dy
croire encore. Je lai vu, ce Peter Pan sur patins, et je
ne crois pas quil deviendra grand, ou cessera de voler,
ou perdra lhabileté de lancer de la poussière
magique au-dessus de nos têtes pour que nous puissions voler
nous aussi.
Photos par Brad Amodeo (www.photoplex.com)